Mustang : Le royaume des démons
1992
Pour la première fois, le Népal vient d’autoriser les étrangers à visiter le Mustang, vallée perdue aux confins de l’Himalaya, à la frontière du Népal et du Tibet. Isolé du monde, ce petit royaume est resté indépendant à travers les siècles et totalement inconnu du monde extérieur. Le récit de Michel Peissel sur son expédition, premier voyageur a être admis en 1964 en tant qu’anthropologue, m’avait fascinée. En août 1992, je saisis donc l’opportunité d’une randonnée organisée par Thierry Delasalles pour un petit groupe.
De Kathmandou un long voyage en bus nous attend jusqu’à Pokhara. Le jour suivant, au petit matin les formalités à l’aéroport sont très rapides et une demi-heure après nous montons dans le twin-otter, comme si c’était un autobus, qui nous emmène à Jomosom. Il fait beau et la vue sur l’Himalaya est splendide. Notre petit avion se faufile entre le Dhaulagiri et l’Annapurna et atterrit sur une petite plate-forme au pied du Nilgiri. Nous passons au bureau de police pour nous faire enregistrer, étape obligatoire pour pouvoir entrer au Mustang. J’ai le numéro 76 sur la liste d’entrée des visiteurs. Le policier vérifie que nous avons assez de nourriture et de combustible pour la durée de notre séjour. Puis nous démarrons notre trek. Notre petite équipe de 7 s’est agrandie. Il y a Tank notre guide, puis l’officier de liaison chargé de nous surveiller, l’équipe de cuisine puis les porteurs. A l’étape suivante notre expédition est complétée par 7 chevaux pour transporter les bagages, les porteurs n’étant pas assez nombreux.
Nous longeons le cours de la Kali Gandaki et nous déjeunons dans un lodge. Notre cuisinier est arrivé avant nous et nous a préparé des frites et des momos, plat tibétain, qui sont une sorte de raviolis avec de la viande à l’intérieur : un exploit en si peu de temps et des conditions rudimentaires. Nous arrivons vers 16 heures à Kagbeni.
Tout en marchant, je pensais aux recherches de Michel Peissel sur ce pays. L’histoire de ce petit royaume est assez mystérieuse et assortie de nombreuses légendes où les démons sont toujours présents. Un neveu du roi du Tibet s’en vint au royaume de Lo et son petit-fils Ame Pal a conquis en 1380 la région supérieure de la Kali Gandaki, faite alors de châteaux indépendants, a édifié la ville de Lo Mantang. Il fait construire un certain nombre de monastères et fait venir du Tibet un lama du monastère de Sakya pour les consacrer. C’est donc le bouddhisme tibétain qui sera pratiqué. Mais la population continuera à pratiquer la religion « Bon » antérieure au bouddhisme, proche du chamanisme et encore présente aujourd’hui.
En 1789, le roi du Népal pour consolider son royaume annexe les petits états de Jumla et de Lo Mantang. Mais bien que le Mustang devienne partie du Népal, le roi du Mustang garde son titre et le Mustang conserve le statut de principauté indépendante jusqu’en 1951. A cette date, le Mustang perd son statut de principauté et est intégré dans le Népal.
En 1960, après la fuite du Dalaï Lama en Inde, le Mustang servait de camp de base aux khampas pour faire la guérilla contre les chinois. Ceux-ci recevaient le soutien de la CIA, qui cessa dans les années 1970, quand Nixon voulut améliorer les relations entre les U.S.A. et la Chine. La résistance tibétaine se dispersa au fil du temps. Pendant toutes ces années, le Mustang fut donc interdit aux étrangers.
Avant d’arriver à Chaili, nous devons traverser la Kali Gandaki. Le pont n’enjambe qu’une partie de la rivière, il faut enlever ses chaussures et marcher sur des galets dans l’eau glacée. Nous rencontrons les premiers chortens, sortes de reliquaires censés contenir les reliques d’un saint et qui sont inspirés du tombeau de Bouddha. Ils sont souvent par trois, un peint en noir, un autre en blanc et ocre rouge. Ces couleurs proviennent des rochers avoisinants.
L’architecture des maisons devient tibétaine. Elles sont toutes construites selon le même principe. Le rez-de-chaussée est réservé aux animaux. Au premier étage, il y a la cuisine, le living room, les chambres et les toilettes, faites d’un trou. Au rez-de-chaussée, on recouvre ensuite les déjections de cendres. L’endroit est donc maintenu relativement propre. Puis on accède au toit par une échelle faite dans un tronc d’arbre où l’on trouve la réserve de combustible : le bois et la bouse de yak pour l’hiver. Nous y installons nos tentes.
A Samar, un magnifique troupeau de yaks rentre au bercail, mais au moment de franchir la porte, ils s’échappent. Le gardien court dans tous les sens pour essayer de les faire rentrer. Le yak domestique est un animal très apprécié. Il sert au transport des marchandises. Le lait sert à la fabrication de beurre et de fromage. La laine sert à fabriquer des tentes. La viande est utilisée pour la nourriture. La bouse de yak sert de combustible.
Après Samar nous devons franchir un col signalé par des drapeaux de prières et un tas de pierres gravées de Om mani Padme Hum. La montée est rude. Je me réjouis déjà de la descente, mais m’aperçois rapidement qu’il faudra vite tout remonter. Cet après-midi là nous devrons passer quatre cols. Il commence à pleuvoir et par bonheur nous nous arrêtons dans une maison qui fait office d’auberge. Les habitants nous servent du thé. L’intérieur est tellement sombre qu’il est impossible de distinguer les meubles.
Syangboche ne comprend que deux maisons. Nos tentes sont installées dans un enclos mais nous dînons dans la maison. Nos sacs ne sont pas arrivés à l’étape. Aux dernières nouvelles les chevaux se sont échappés et le muletier les cherche partout. Enfin à la tombée de la nuit tout est rentré dans l’ordre.
A Gemi, un grand mur de prières de 250 mètres serpente dans un paysage aride. Il représente les intestins d’un démon tué par un grand saint Urgyen Rimpoche. Sorti vainqueur, il dépeça le démon et jeta à terre ses entrailles. Les habitants élevèrent ce mur pour commémorer l’évènement avec des milliers de pierres gravées de Om Mani Padme Hum, formule que récitent les bouddhistes. La traduction littérale qui veut dire « salut au joyau dans le lotus » n’a pas de signification. Elle est composée de syllabes dont les sons produisent des effets psychiques, doivent permettre d’échapper au cycle des renaissances et entrer dans le nirvana. Nous arrivons à Tramar, qui veut dire « falaise rouge ». Les falaises sont féeriques, d’un rouge flamboyant. Ces murailles aux couleurs changeantes sont si impressionnantes qu’elles semblent avoir été construites par l’homme. Des grottes ont été creusées dans le rocher. Certaines étaient des ermitages, mais compte tenu du nombre elles ont probablement dû servir aux habitants pour se protéger des envahisseurs. Personne n’est capable de dire de quelle époque elles datent, ni leur utilisation véritable. Dans la vallée des champs roses de sarrasin en fleurs mettent une note de couleur dans cet environnement désertique. Grâce à l’irrigation à partir des rivières, les cultures sont possibles et assurent la survie de la population dans cet environnement hostile.
Lo Gekar a été construit au VIIIe siècle pour apaiser les démons pendant la construction du monastère de Samye au Tibet. C’est le plus vieux monastère de tout le Népal. Enfin, nous apercevons Lo Mantang, capitale du Mustang. La ville est comme un mirage en plein désert. Elle est entourée d’un mur et la porte était fermée tous les soirs, jusqu’à il y a encore peu de temps. Il y a environ 150 maisons, 4 monastères, le palais royal. Mais le roi n’y habite presque plus et préfère sa maison de Trenkar qui a l’électricité.
Nous visiterons deux monastères. Thugchen Gompa du XVe siècle et le Champa Lakhang de la même époque dont seul le 1er étage est encore accessible. A l’intérieur, il y a une immense statue de Bouddha.
Nos tentes sont à nouveau installées sur le toit d’une maison et nous prenons nos repas dans le salon. Il y a des banquettes contre les murs recouvertes de tapis tibétains. Sur un buffet, il y a un petit autel avec un bouddha. Au plafond sèchent de nombreux morceaux de viande de yak et sont probablement réservés aux jours de fête.Nous partons à cheval. La première épreuve est d’arriver à monter dessus. Sur la selle en bois, il y a plusieurs couches de tapis. Et à ma première tentative, les tapis basculent de l’autre côté. Nous visitons d’abord Namdrol, dernier village avant le Tibet. Nous arrivons ensuite à Garphu et après maintes négociations visitons le monastère. Nous passons devant un village dont les maisons sont construites dans le rocher. En rentrant vers Lo Mantang, nous apercevons une procession des habitants dans les champs pour demander la protection des dieux pour les récoltes. Le monastère de Namgyal est peint de rayures grises blanches et ocre. Ces couleurs sont caractéristiques de la secte Sakyapa et l’on retrouve les mêmes au monastère de Sakya au Tibet. Un mandala vient d’être peint ou repeint au sol. Il sert de support de méditation. Il est de forme géométrique et représente le dieu dans son propre univers. La personne doit s’identifier à la divinité à laquelle il est associé ou se confondre avec elle pour éliminer de son esprit la manière dont il conçoit sa propre personnalité. A force de méditer et de s’imprégner de la divinité, le disciple va atteindre l’illumination. Nous arrivons à Trenkar au palais du roi. Celui-ci est au Tibet et la reine est malade. Il ne nous est donc pas possible d’y pénétrer. Nous traversons le petit village de Phuwa. Les habitants sont dans les champs. Deux femmes travaillent sur un grand métier tisser. Puis nous rentrons à Lo Mantang. Le matin nous partons pour Tsarang. Nous déjeunons près d’une rivière avant d’aborder une longue montée pour atteindre notre but. Dans le village, les femmes battent le blé au fléau tout en chantant. Puis nous arrivons au monastère. C’est l’heure de la puja. A l’entrée du monastère on trouve les 4 gardiens comme dans presque tous les monastères tibétains et représentent les 4 points cardinaux. Le blanc, le gardien de l’Est, joue du luth. Le rouge, gardien de l’ouest a un petit stupa dans la main droite et un serpent dans la main gauche. Le gardien du Sud de couleur bleue porte une épée et un fourreau. Le gardien du Nord de couleur jaune porte une bannière de victoire dans la main droite et une mangouste vomissant des pierres précieuses. De l’autre côté une roue de la vie qui est toujours présente dans les monastères tibétains résume les enseignements bouddhiques. La vie est à la fois une continuation des vies antérieures et la préparation des vies futures. Un bilan positif assurera une meilleure condition après la mort, à l’inverse un bilan négatif mènera à une condition inférieure. Pour échapper à ce cycle infini, il faut atteindre l’illumination, c’est-à-dire le nirvana en suivant les enseignements bouddhiques. Au centre, le porc, le serpent et le coq symbolisent les racines du mal l’ignorance, la haine et le désir. Autour du rond central apparaissent des créatures qui après s’être élevées retombent dans une agonie infernale. Ce cercle est divisé en six parties : le monde des titans, des dieux, des hommes, des pretas (êtres déchirés par la faim et la soif), des enfers, des animaux. Il montre comment les états psychologiques des êtres les entraînent dans un cycle de frustration dont ils sont incapables de s’échapper.
S’ils reconnaissent le mécanisme de ce processus, il seront en mesure d’atteindre la liberté. Les moines nous offrent du thé au beurre rance. Ils essuient les bols avec leur robe et avant que je n’ai eu le temps de refuser, je me retrouve avec un bol plein. La première gorgée me soulève le coeur, la boisson est particulièrement aigre. J’attends que le moine ait disparu pour vider le tout au pied d’une plante. Le soir, nous arrivons à Geling. Il pleut et nous sommes logés dans une maison. Tank passe la soirée avec les habitants de la maison à boire du raksi, sorte d’alcool de riz. Je dors sur une des banquettes du salon croyant être mieux que sur le sol. Mais rapidement je sens des piqûres de puces et je peux facilement imaginer le parcours qu’elles font sur mon corps. Dans la pièce d’à côté, on entend les habitants chanter et discuter. Le raksi continue de couler à flot. A Geling, nous assistons à la cérémonie de consécration du mandala dans le monastère. Puis les moines font une procession et continuent le rituel dans la cour. Le maître de chant entonne les récitations et conduit les musiciens qui ont chacun un instrument différent : la conque, les cymbales, les trompes.
Le maître du rituel détient dans sa main gauche la cloche et dans sa main droite le sceptre de diamant. Ces deux instruments sont indissociables. La cloche est le symbole féminin de la sagesse et le sceptre le symbole masculin de la force. Ils représentent également la passivité et l’activité qui n’atteignent la perfection que dans leur union.
Quand les musiciens ont reposé leur instrument, ils effectuent des mudras, qui sont des gestes lents avec chaque main qui représentent les offrandes qu’ils offrent mentalement à la divinité. Ces mouvements produisent des réactions psychiques sur la personne. Nous continuons notre route jusqu’à Samar. Nous déjeunons à Eklaiboti, qui veut dire « une maison ». Le lendemain nous partons pour Tayen. Nous retraversons la Kali Gandaki avec certaines difficultés car le niveau de l’eau a monté. Nous déjeunons dans une maison à Tsug car notre cuisinier n’est pas au rendez-vous. Il a continué ayant mal compris et nous le retrouvons le soir au camp. Nous reprenons la route de Jomosom où nous retrouvons le vent qui s’engouffre dans le canyon formé par la Kali Gandaki. Enfin une douche dans le lodge de Jomosom, assez rudimentaire, mais appréciée. Le lendemain matin, nous reprenons le petit avion pour Pokhara. Le temps est nuageux et nous avons peur que notre vol soit annulé. Soudainement le ciel se dégage et on entend la sirène qui annonce l’arrivée de l’avion. Nous embarquons et retrouvons Pokhara.
Je pars frustrée de ne pas être restée plus longtemps dans ces paysages envoûtants.
Je me souviendrai à tout jamais de cette mer de montagnes arides sans le moindre arbre à l’infini qui vous transporte dans des rêves mystérieux, des falaises déchiquetées dont les couleurs changent tout au long de la journée en fonction de la lumière qui offrent un spectacle époustouflant, de cette rencontre avec des habitants sereins, pleins de gentillesse.